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Angine de poitrine

  • Frederic
  • 30 juin
  • 4 min de lecture

Il semble que, depuis quelques mois, la toile ne parle plus que de ce duo de musiciens québecois masqués, nus-pieds et déguisés en arlequins schizoides – rien là de bien original : le rock a connu bien des mises en scènes de musiciens, grotesques, symboliques ou juste bizarres, de Bowie à Kiss en passant par Roxy Music. En effet, bien avant les buzz d’internet, notamment avec l’avènement des clips vidéos, dès qu’il fallut se montrer pour se faire entendre plutôt que l’inverse, il devint nécessaire de frapper d’abord les imaginations par l’image. Aussi, la musique étant désormais – et plus que jamais – un produit, fut-il de niche, il lui faut un bel emballage, un look-logo qui classe et qui distingue quel que soit le contenu : nuisette Shein ou Oeuf de Fabergé… 

Précisément, de quelle catégorie relève Angine de poitrine ? La musique du duo est pour le moins… atypique, en tout cas dans notre culture marquée par la musique tempérée et des rythmes généralement binaires. Certes, on est loin de l’originalité sonore d’un Morphine, avec sa basse à deux cordes jouée façon fretless et son saxophone baryton ; il s’agit, du point de vue sonore, d’un rock assez banal, avec le trio batterie/basse/guitare,

les deux derniers instruments étant joué par un seul musicien qui, plutôt que d’avoir de hideux bras ou index rajoutés par une IA, utilise des pédales de loop, c’est-à-dire qui répètent en direct un riff sélectionné du bout du pied pendant que du bout des doigts le même musicien en ajoute, en surimpose un autre – ce qui exige une gymnastique assez conséquente et complexe. La grosse caisse du batteur reste à sa place, ce qui est un caractéristique du rock par opposition, par exemple, au reggae ou au jazz ; le batteur recouvre cependant ses caisses avec des tissus, ce qui rend le son mat, et joue davantage sur les tom’s que sur les cymbales ou le charleston. 

Bon, d’accord, direz-vous, mais où est l’étrangeté là dedans, et en quoi cela perturbe-t-il nos oreilles habituées aux notes tempérées et aux rythmes binaires ? Hé bien d’abord parce que, à l’instar de pionniers en musique classique, comme Harry Partch, ou en rock, comme King Gizzard and the Wizard Lizard, Angine de poitrine utilise la microtonalité : alors que, pour former nos mélodies et combiner nos harmonies, nous avons dans notre musique occidentale déterminé qu’il y avait douze notes (pensez au clavier d’un piano, touches noires et blanches), correspondant à des fréquences précises (qui ont cependant pu évoluer avec le temps), ces musiciens ont décidés « d’ajouter » des notes, c’est-à-dire de jouer des notes intermédiaires, celles qui se trouvent entre les notes « officielles » : le nuancier sonore devient ainsi plus riche, comme celui des peintres qui n’utilisent pas que les couleurs primaires ! Qu’on ne s’y trompe pas : de nombreuses traditions musicales – dites « orientales » – utilisent ces notes (tiers de ton, quart de ton), en Inde, en Indonésie, dans le monde arabe et juif. 

Mais ce n’est pas tout : Angine de poitrine utilise aussi des rythmes « irréguliers ». En effet, si dans nos musiques occidentales, et plus spécifiquement en rock ou en techno, on utilise généralement des rythmes, des mesures à quatre ou huit battements ou, en classique, dans les valses, à trois battements (en musique, on compte avec ses pieds et ses hanches : on compte avec la danse! comptez ! comptez !), il est possible d’en utiliser d’autres : on se souviendra du fameux Take Five de Brubeck, en jazz, qui magnifia la musique d’un des ses plus mémorables 5 temps. De même, des morceaux célèbres utilisent des temps « irréguliers » : le Money de Pink Floyd ou le Solsbury Hill de Peter Gabriel s’articulent sur un 7 temps, et c’est ce qui fait leur particularité mélodique ; les Stranglers, adeptes des valses rock, utilisèrent un treize temps sur le refrain de leur sublime Golden Brown ; le groupe Police et Sting lui-même, les Radiohead et tant d’autres se laissèrent emporter par des temps « irréguliers »… Il faut parfois sortir des habitudes, des familiarités et de la facilité pour découvrir d’autres beautés, d’autres plaisirs, voire d’autres manières de jouer avec son corps (après tout, danser n’est rien d’autre que cela). C’est ce qu’offre Angine de poitrine par son rock progressif, ses tonalités (donc ses harmonies) enrichies et ses rythmes subtils et changeants. 

Il paraît que l’on qualifie leur musique de math rock, marquant sans doute ainsi son aspect « intellectuel », son accès « difficile » ; et d’aucuns disent qu’une telle musique fait peu appel aux émotions. Et certes, la recette de leur morceau ne joue pas sur la familiarité de structure (par exemple, l’alternance couplets/refrains de la pop) ou de mélodie, d’autant qu’elle n’est pas chantée, mais sur la répétition et les variations successives de séquences, sans pour autant emmener l’auditeur dans une forme de transe, comme le fait la techno, laquelle modifie les sons plutôt que la « mélodie », ou comme le faisait l’extraordinaire groupe Can ou encore le Velvet Underground à la fin des années 1960 – groupes auxquels Angine de poitrine doit beaucoup… Il s’agit sans conteste d’un modèle bien différent de celui de la chanson pop, donc moins rassurant, cependant que, un peu à la manière du plongeur qui se décide à s’immerger dans une eau qu’il trouvait froide au départ et finit pas y barboter pendant des heures, une fois qu’on en a intégré la logique au départ inconfortable, toute la gamme des émotions et des impressions se déploie, et même on peut divaguer des hanches et dériver des pieds, mettre son tympan en orbite autour d’une exoplanète en forme… de quoi d'ailleurs ?... D’un œuf de Fabergé ?

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