Golden Brown des Stranglers (1982)
- Frederic
- 28 juin
- 3 min de lecture

Quand on est jeune, la musique n'est pas seulement une question d'esthétique; on n'aime pas – et on adore encore moins – un morceau ou l'oeuvre d'un groupe pour ses seules qualités intrinsèques ou encore pour l'émotion qu'il ou qu'elle procure; une musique, quelle qu'elle soit, est une manière de se classer, de revendiquer sa personnalité ou, pour ainsi dire, la solidité de celle-ci – quoique l'on soit en train de la construire... Ainsi a-t-on tendance à s'enfermer dans un petit univers de signes que certains savent fort bien exploiter: posters, vêtements, courses à la place de concert, etc., et même attitude correspondant au modèle, signalant haut et fort de quelle catégorie on relève. Pour ma part, j'étais fan de Joy Division (et le suis encore); tout me convenait dans leurs chansons : de leurs textes poétiques, désespérés, parlant des maladies mentales et de la déshumanisation industrielle à leur musique froide, syncopée, agoraphobe, traversée par une basse jouée dans les aigues et hantée d'une voix de baryton, en passant par leur look d'anars de droite vaguement fascisant.
Le problème, quand on est fan, quand on se préoccupe de revendiquer son identité, c'est que l'on passe à côté de beaucoup de choses. Or, j'ai redécouvert à la cinquantaine des groupes à côté desquels je suis malheureusement passé, comme Roxy Music, ou dont je n'ai perçu et apprécié que des éclats de pulsars. L'un d'eux était les Stranglers, que je prenais durant mon adolescence pour un aimable groupe post-punk et dont je n'ai découvert le génie – notamment l'album Féline – qu'avec trente ans de retard. Heureusement, son chef d'oeuvre m'a dès l'adolescence bouleversé et est devenu l'une des pièces de musique fondatrices de mon panthéon trinitaire de chansons, lequel comprend aussi le Life's what you make it de Talk Talk et le Running up that hill de Kates Bush. Car l'art – et pour ce qui me concerne, la musique – nous fonde, donne une assise magmatique sur laquelle flotte, comme un continent, notre fonds d'âme.
Ce chef d'oeuvre, c'est Golden Brown.
Notons que le clip m'avait beaucoup plu : il montrait des gentlemen opiomanes de la fin du XIXe cherchant on ne sait quelle désuétude dans un hôtel chic des colonies; ils étaient bien habillés, tiraient la gueule, avaient manifestement raté leur vie, et puis le bassiste y jouait de la contrebasse : sublime ! Cette belle esthétique nourrissait la version la plus décadente de mon obsession d'un passé décati toujours plus riche que le présent, mon illusion d'une nostalgie toujours plus fertile qu'un quelconque espoir... Ça, c'est pour l'image, mais la musique ?
Hé bien, elle n'est à nulle autre pareille, d'abord par le choix des sons de clavier : un clavecin et un orgue de barbarie ! Un rock avec un clavecin et un orgue de barbarie ! Diantre ! L'instrument le plus aristocratique mêlé à l'instrument le plus populaire ! Le salon tapissé et la rue mal pavée !
Et puis, excusez du peu : une valse ! Et pas n'importe laquelle puisque, au refrain (mais est-ce un refrain?), s'impose un petit temps supplémentaire qui vous fait chanceler les guiboles sur un 13/4; autrement dit : vous êtes tranquillement en train de vous laisser bercer par les hanches, avec ou sans partenaire, et même, vous entrez dans ce qui pourrait devenir une sorte de transe, très douce, avec un coeur qui bat en croisant la table de trois et celle de deux, et soudain ce petit temps de plus casse, certes sans brutalité, votre ressac mystique. En fait, il le relance plus qu'il ne l'interrompt, aidé par une basse qui semble descendre l'escalier de sa gamme pour mieux reprendre son élan et placer les pieds dans les pas. La batterie est discrète, avec des trémolos et un charleston chuchotant; la voix du chanteur, élégante, commence haut chaque séquence de chant et descend par paliers jusqu'à son extinction; la guitare n'intervient que dans le lointain, pleine d'échos, et déploie l'espace, celui du ciel, de la mer, de n'importe quoi qui permet
ou manifeste du vide chargé de possibilités comme l'espace l'est de matière noire. Et, justement, le texte parle d'un voyage, sans accrocs, d'est en ouest, de l'aube au crépuscule; il évoque un Ulysse paisible, écoutant les psalmodies des sirènes, accroché à son mât; et l'on ne peut s'empêcher de penser que les paroles répondent au poème de Mallarmé Brise marine et à ses mâts abattus par les orages. Il est vrai que le brun doré (golden brown), c'est l'opium, ou l'héroine, et que le voyage est, par conséquent, intérieur... Dans Heroin, les Velvet Underground se voyaient naviguer dans les veines avec des battements frénétiques; dans Golden Brown, on vogue, vers la mort sans doute, en regardant le monde qui vient avec enchantement, bienveillance, mais aussi amertume – en tout état de cause : sans enthousiame... Mon fonds d'âme, fort probablement.


